dimanche, juillet 3, 2022
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Le Bitter Kola : ressource prisée, espèce en danger

Le Bitter Kola : ressource prisée, espèce en danger

Le Bitter Kola (Garcinia kola) est un arbre emblématique des forêts tropicales humides d’Afrique Centrale et de l’Ouest. Différentes parties de cet arbre sont utilisées par les populations locales pour leurs vertus médicinales, nutritives, stimulantes et aphrodisiaques. Comme pour la plupart des espèces forestières d’Afrique Centrale, la diversité d’usages et de pratiques de gestion de l’espèce par différents groupes ethniques et dans différents habitats n’est pas bien connue. Ce manque de connaissances représente un frein important à la conservation et à la gestion durable de l’espèce. C’est du reste le constat fait dans un travail d’une équipe de recherche franco-camerounaise de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et de l’université de Dschang. Pour en parler, la rédaction de « Science Watch » est allée à la rencontre de Boniface Tientcheu Yogom, l’auteur principal de cette étude. 

Le bitter kola est très apprécié par les camerounais. Dans l’imagerie populaire, plusieurs vertus lui sont associées notamment les propriétés aphrodisiaques, purification rénale, acuité visuelle etc. Qu’en dit la science ?

Effectivement plusieurs études ethnobotaniques mentionnent les vertus du bitter kola, pourtant à ma connaissance aucune étude scientifique ne permet de confirmer ses vertus aphrodisiaques, du moins chez l’homme. Des études ont été réalisées sur les rats concluant que l’extrait des graines de bitter kola à faible dose augmenterait la libido chez ces animaux.

Quelles sont les principales zones agroécologiques du Cameroun où l’espèce est distribuée ?

 On retrouve à l’état sauvage le bitter kola dans toutes les zones forestières du Cameroun (les régions du Centre, du Sud, de l’Est, du Sud-Ouest et du Nord-Ouest). De plus, le bitter kola est aujourd’hui couramment cultivé dans les jardins de case, les champs agroforestiers des petits exploitants de l’Ouest et du Nord-Ouest du Cameroun.

Votre étude s’intéresse aux pratiques et usages de cette plante par différentes ethnies du Cameroun, quelles sont les conclusions auxquelles vous êtes parvenus ?

Notre travail apporte, via le développement d’une approche ethnobotanique, une lumière nouvelle sur la diversité d’usages et de pratiques de gestion de cette espèce au Cameroun. Nous démontrons (je crois pour la première fois) qu’il existe au Cameroun un cline géographique remarquable entre groupes ethniques vivant en forêt et groupes ethniques vivant en savane quant aux usages et pratiques de gestion de l’espèce.

Ainsi, les groupes ethniques de la zone forestière Camerounaise exploitent principalement l’espèce pour son écorce et ses racines, selon des pratiques très dévastatrices amenant à une réduction de la présence de l’espèce dans son habitat naturel. Les habitants pratiquent une exploitation destructive par abatage des arbres, ce qui contribue à fragiliser les peuplements naturels et à menacer la survie de l’espèce. Au contraire, les groupes ethniques de la zone savanicole du Cameroun ont introduit l’espèce au sein de leurs agro-forêts afin de récolter ses graines selon des pratiques de gestion durable (l’arbre n’est pas abattu). Ici les agriculteurs pratiquent une récolte rationnelle des fruits et procèdent à la plantation d’arbres.

De ce point de vue, peut-on considérer que le bitter kola est une espèce menacée ?

L’espèce est largement menacée dans son environnement naturel (forêts tropicales humides) alors même que celui-ci représente vraisemblablement un réservoir de diversité génétique, réservoir qui doit être caractérisé et protégé au plus vite afin de s’assurer de la durabilité de la production de l’espèce. Nous proposons donc que le statut de l’espèce selon la liste rouge de l’UICN passe dans son environnement naturel de la catégorie ‘vulnérable’ à la catégorie ‘en danger’.

Le classement de cette plante dans la catégorie des espèces “en danger’’ ne peut-il pas se heurter à cette disparité des pratiques et usages ?

L’abattage des arbres était une pratique qui n’était pas liée à un usage culturel mais plutôt commercial. Historiquement, pour leur usage qui est la fermentation, les populations forestières effectuaient un prélèvement partiel des écorces sans toutefois mettre en danger l’arbre. Mais depuis qu’il est de plus en plus difficile de trouver des grands arbres, ils abattent de jeunes tiges pour la fermentation.

Si le statut  »en danger » est adopté, il permettra déjà à ces jeunes tiges d’atteindre la maturité nécessaire permettant un prélèvement uniquement partiel de l’écorce. En attendant la croissance suffisante de ces arbres, des alternatives peuvent être proposées aux populations.

Quel est l’avenir du bitter kola face aux phénomènes de l’urbanisation et de la déforestation ?

Le bitter kola, comme la plupart des espèces forestières, est menacé par la déforestation. L’urbanisation par contre a eu un effet plutôt positif pour la conservation de l’espèce. La ville, en favorisant la rencontre entre plusieurs groupes ethniques, a permis une meilleure connaissance des propriétés de l’espèce, et a amené à une demande commerciale importante. Cette demande a conduit les populations rurales à planter l’espèce (principalement en zone savanicole) permettant ainsi de la conserver dans les champs (on parle souvent de ‘on-farm conservation’ pour illustrer ce type de conservation mené, souvent inconsciemment, par les paysans). Il est néanmoins probable que seule une infime partie de la diversité génétique de l’espèce soit en fait utilisée par les populations locales, correspondant à la diversité génétique qui était contenue chez les individus forestiers qui ont été utilisés il y a de nombreuses générations pour initier les plantations en zone savanicole (on parle de ‘goulot d’étranglement’ génétique qui est directement lié aux processus de la domestication et de la sélection du matériel de plantation). L’interculturation en milieu urbain en ce qui concerne l’usage des graines au détriment des écorces et des racines de bitter kola est pour moi l’un des moyens qui va emmener les habitants de la zone forestière à mieux gérer l’espèce.

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