vendredi, août 12, 2022
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La littérature peut-elle sauver le bassin du Congo ? Écocritique postcoloniale et activisme littéraire environnemental

Par Kenneth Toah Nsah, Aarhus University / Université d’Aarhus (Danemark)

Pour sa thèse de Doctorat, défendue avec brio à l’Université d’Aarhus au Danemark, le Camerounais apporte sa pierre dans l’édifice proposé pour sauver le Bassin du Congo, en particulier et préserver l’environnement, en général.

Intitulé : « La littérature peut-elle sauver le bassin du Congo ? Éco-critique postcoloniale et activisme littéraire environnemental » —ce travail aborde la littérature à partir de sa dimension fonctionnelle/utilitaire et soutient que les textes littéraires ont le potentiel de contribuer à la protection de l’environnement et à l’atténuation du changement climatique dans le bassin du Congo (la deuxième plus grande forêt tropicale humide du monde après le bassin amazonien). La thèse postule qu’en plus des solutions et innovations politiques, scientifiques et technologiques pertinentes, la littérature constitue un moyen important pour répondre aux préoccupations climatiques et écologiques dans le bassin du Congo et ailleurs. Cet argument repose en particulier sur la capacité de la littérature à représenter la complexité, à mettre en lumière diverses formes d’injustice, à sensibiliser sur les enjeux écologiques, à éduquer divers publics (lecteurs et lectrices) et à influencer les transformations comportementales qui s’alignent sur la durabilité, tant au niveau politique qu’individuel au quotidien. 

Largement située dans le champ de recherche des humanités environnementales (HE), la thèse s’appuie principalement sur l’écocritique postcoloniale et l’activisme littéraire environnemental pour analyser une gamme de textes littéraires — principalement des pièces de théâtre et des romans, et parfois des poèmes — écrits en anglais et en français par dix écrivains de cinq des six principaux pays du bassin du Congo. Ces pays comprennent le Cameroun, la République centrafricaine (RCA), la République du Congo (Congo-Brazzaville), la République Démocratique du Congo (RDC ou Congo-Kinshasa) et le Gabon. Les dix auteurs dont les oeuvres constituent le corpus sont Assitou Ndinga (Congo-Brazzaville), Athanasius Nsambu Nsahlai (Cameroun), Ekpe Inyang (Cameroun), Étienne Goyémidé (RCA), Gaston-Paul Effa (Cameroun), Henri Djombo (Congo-Brazzaville), In Koli Jean Bofane (RDC), Nadia Origo (Gabon), Osée Colins Koagne (Cameroun) et Patrice Nganang (Cameroun). 

La thèse examine les textes littéraires sélectionnés au vu de leur utilisation dans les débats, politiques et pratiques sur le changement climatique et l’environnement ou l’écologie dans le bassin du Congo. En conséquence, elle soutient que cette littérature – à la fois les textes littéraires et leur analyse écocritique – ont un rôle crucial à jouer pour sauver le bassin du Congo de la perte de la biodiversité, du changement climatique et de la dégradation écologique.

La thèse est divisée en deux grandes parties : une introduction étendue (chapitres un et deux) et cinq articles académiques (chapitres trois à sept). La première partie présente l’argumentation globale de la thèse, le bassin du Congo et les auteurs sélectionnés, et évoque les considérations théoriques et contextuelles qui informent l’analyse textuelle, notamment l’écocritique postcoloniale, l’activisme littéraire environnemental, l’esthétique fonctionnelle des littératures africaines, le théâtre pour le développement en Afrique et le théâtre environnemental. Cette partie invente l’expression « activisme littéraire informé par les parcours des auteurs » en suggérant que les backgrounds scolaires et/ou professionnels d’écrivains tels qu’Inyang, Koagne, Djombo, Ndinga, Nsahlai et Origo qui ont soit étudié des matières liées à l’écologie et/ou travaillent dans le secteur environnemental à divers titres inspirent en partie leur activisme littéraire pour les préoccupations environnementales dans le bassin du Congo. 

La deuxième partie aborde la représentation de diverses préoccupations environnementales ou écologiques dans les textes à travers des lectures approfondies, naviguant ainsi entre dimensions esthétiques et thématiques des textes, d’une part, et préoccupations écologiques réelles du bassin du Congo, d’autre part. À cet égard, la thèse examine les causes et les conséquences de la déforestation sur les humains et la nature. Elle soutient que certains écrivains du bassin du Congo avaient prédit l’émergence d’un activisme mondial de la jeunesse pour le climat et elle discute des relations entre l’homme et l’animal à travers des espèces compagnes comme les chiens, les chevaux et, exceptionnellement, les buffles par le biais de la co-domestication. 

Elle examine également l’écopolitique de la pollution des eaux douces et de l’urbanisation non-structurée, ainsi que la manière dont la mauvaise gouvernance provoque ces problèmes et leurs conséquences sur les droits et la santé des humains et de la nature. Enfin, elle suggère que la littérature peut aider à démêler les hypothèses erronées et les mythes tels que l’idée coloniale d’une Afrique édénique qui sous-tend la conservation des forteresses que sont les grands parcs dans le bassin du Congo, perpétuant ainsi le colonialisme/impérialisme vert et le capitalisme néolibéral, sapant les systèmes de connaissances autochtones et provoquant diverses formes d’injustice environnementale.

La contribution centrale de la thèse réside dans sa discussion du rôle que la littérature et la recherche écocritique postcoloniale peuvent jouer pour sauver le bassin du Congo, qui est l’un des points de la géostratégie et de la biodiversité les plus importants sur Terre aujourd’hui. 

En outre, la thèse contribue au domaine de l’écocritique postcoloniale, notamment en chevauchant les frontières nationales et linguistiques — y compris l’anglais et le français — et en lisant côte à côte des auteurs internationalement (re)connus et moins (re)connus et peu étudiés. Ceci est significatif étant donné que de nombreuses études écocritiques récentes sur ou en provenance d’Afrique sont centrées sur les espaces anglophones alors que l’écocritique francophone africaine est clairsemée et qu’il y a très peu ou pas de pollinisation croisée entre les sphères anglophone et francophone. 

La thèse met également l’accent sur les pièces de théâtre comme moyen de contrer le centrisme de la poésie et de la prose dans une grande partie des études écocritiques précédentes. En outre, elle contribue à amener l’écocritique postcoloniale africaine au-delà de sa concentration précédente sur le défunt martyr écologique nigérian Ken Saro-Wiwa et sa région natale du delta du Niger, riche en pétrole, la regrettée environnementaliste kenyane et lauréate du prix Nobel de la paix Wangari Maathai, et la fiction sud-africaine, en particulier les œuvres de Zake Mda. Cette thèse le fait en mettant en avant le bassin du Congo, riche en biodiversité, et ses auteurs environnementaux.

La thèse invente et développe également certaines notions théoriques clés de l’écocritique telles que les concepts d’« écrivain-activistes » et de « violence lente » de Rob Nixon ainsi que l’idée d’« éco-ubuntu » de Marie Chantale Mofin Noussi. Par exemple, la thèse s’appuie sur Nixon pour élaborer les concepts de « l’activisme littéraire informé par les parcours des auteurs » et ce qu’elle a appelé « violence simultanée ». Suivant Sule Egya (2020), elle développe également un concept connu sous le nom d’« esthétique de l’urgence » afin de caractériser le style trop didactique de certains des auteurs environnementaux explicites dans le corpus comme une réponse aux crises climatiques et écologiques interconnectées urgentes qui menacent actuellement la Terre. 

Dans l’ensemble, la thèse soutient que la littérature peut apporter sa propre contribution, en synergie avec d’autres disciplines académiques et efforts (politiques, scientifiques et technologiques), à la préservation du bassin du Congo en assurant sa durabilité, en conservant sa biodiversité, en y atténuant le changement climatique et en promouvant la justice environnementale pour les humains et la nature dans le bassin et bien au-delà.

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