lundi, juillet 4, 2022
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Extrême-Nord :: Soigner ou guérir sous le crépitement des balles

Dilemme pour des populations déplacées et le personnel soignant dans un contexte de la guerre imposée par Boko Haram.

Adrienne Engono Moussang, de retour de Kolofata, Kougui et Mora

Située à 90 Km de Maroua (le chef-lieu du département du Diamaré), Kolofata a perdu sa renommée de ville paisible d’antan. La personne qui s’y rend, commence à s’en douter une fois à une quinzaine de kilomètres de cet arrondissement par des villages abandonnés et des habitations détruites. Les assaillants sont passés par-là. Des camps de recasements des populations déplacées l’attestent plus. L’arrondissement abrite un hôpital de district bâti sur une superficie de plus de 2000 m2. Cette formation hospitalière qui a subi les frasques de la secte terroriste, Boko Haram (BH), porte encore des séquelles ; la plaque de l’entrée bien criblée de balle renseigne à suffisance le visiteur. « Nous étions choqués de voir que les combattants de BH entre à l’hôpital pour des exactions », lâche un personnel de santé.

Ce qui a créé un climat de méfiance entre les soignants et même ceux qui fréquentent les lieux. Du coup, il est conseillé de ne pas se livrer à n’importe quel entretien dans ce lieu, étant donné qu’il est difficile de savoir qui est qui. Dans cette ambiance, le directeur du district de santé, le Dr Joseph Kouma, prêche le respect du serment d’Hippocrate. « En tant que médecin ayant prêté serment, mon devoir est de soigner tout le monde et de référer l’individu aux forces de défense et de sécurité, quand cela s’impose », indique le chef du district de santé.

Les populations de Kolofata font face aux problèmes humanitaires, puisque malgré la précarité, la vie doit continuer. Parmi ces problèmes, ceux liés à leur santé, de plus en plus nombreux et qui, tant bien que mal, trouvent des solutions avec l’appui des organisations humanitaires dont Médecins sans Frontières (MSF), présent dans la région de l’Extrême-Nord depuis environ 10 ans dans l’aide d’urgence aux personnes touchées par le conflit, les épidémies, pandémies et autres catastrophes d’urgence.

Les populations doivent leur santé aux organisations humanitaires dont MSF

La malnutrition, comme dans toutes les situations d’insécurité, sévit dans la région. Le paludisme aussi, bien que n’étant pas encore en période de pic de la malaria. Et Djoudje Aoudi, surveillant général de l’hôpital de district de Kolofata, d’en témoigner : « Nous accueillons en moyenne 450 patients par jour en période de pic. Mais en ce moment 500 enfants malnutris dont 21 2 pour Kolofata uniquement HdK ».

L’appui de MSF dans les structures médicales de l’Extrême-Nord est remarquable. A l’hôpital de district de Kolofata, quatre des six médecins en fonction sont payés par l’organisation humanitaire. Pour un résultat assez éloquent ; « Entre mars et avril 2021, 74 interventions chirurgicales dont 28 obstétricales ont été réalisées. Contre en 2020, 136 cas dont 68 références vers Maroua. En outre, plus de 13 000 cas de diarrhée ont été pris en charge dans la communauté. Pour le seul district de Mora. Nous avons traité plus de 1 700 enfants souffrant de malnutrition ; plus de 117 000 enfants ont reçu un traitement préventif contre le palu par chimioprophylaxie saisonnière (CPS) tandis que 21 000 patients ont été traités contre le paludisme », explique Joseph Nyembo, coordinateur du projet MSF Mora. Qui ajoute que : « les soins chirurgicaux pour les femmes qui subissent des accouchements complexes sont également une partie essentielle et vitale de notre travail à Mora ».

A l’hôpital de district de Mora, justement, Kamsouloun Ndjidoum, rencontré le 3 mai 2021, a été accueilli, 25 jours plus tôt. Selon les dires de ce commerçant de bétail, trentenaire allongé dans un lit de la salle d’hospitalisation, c’est à son retour de Waza sur une moto, qu’il a été attaqué par des assaillants armés. Ceux-ci lui ont tiré des balles à l’épaule et à la jambe.

A Mora, comme à Kolofata et Kourgui, les populations doivent leur santé aux organisations humanitaires dont MSF. « Quatre des six médecins de l’hôpital de district de Kolofata sont des personnels recrutés et payés par MSF », confie le Dr Joseph Kouma. Son confrère, le Dr. Abali Malloum Boukar, directeur de l’hôpital de district de Mora, de renchérir : « En termes de plateau technique, nous répondons aux critères d’un hôpital de district. Grâce au partenaire Médecins sans Frontières [NDL], nous avons pu augmenter la taille en ressources humaines. Nous sommes passés de deux infirmiers diplômés d’Etat à 15 ; de 30 aides-soignants à 47. (…) MSF est plus pragmatique, la prise gratuite des malades même la prise en charge nutritionnelle des patients qui ici sont très pauvres ».

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Médecins en temps de crise

Reproduction :: Donner la vie au « front »

Les femmes sont contraintes aux accouchements en communauté de peur de se faire tuer. Ce, malgré les risques auxquels elles s’exposent.

A l’hôpital de district de Kolofata, un arrondissement du Diamar, situé à 90 Km de Maroua, le chef-lieu du département, dans la région de l’Extrême-Nord, le service de pédiatrie compte deux lits occupés le mardi 4 mai 2021, lors du passage de l’équipe de Sciences Watch Infos. Des enfants d’environ 10 mois accompagnés de leur mère qui ont parcouru au moins sept kilomètres pour rallier l’hôpital.

L’une d’elles, dont le regard ne quitte pas sa fillette, peut confier : « je suis venue il y a deux jours de Sandawadire, à sept kilomètres de Kolofata. L’enfant toussait et avait de la fièvre. Il a été pris en charge immédiatement et gratuitement grâce au programme de Médecins sans Frontières. L’enfant va déjà mieux». Ce sentiment de soulagement se lit sur les visages de plusieurs autres femmes assises à l’extérieur de la salle d’hospitalisation.

Porter son bébé est un double challenge pour ces femmes. La région de l’Extrême-Nord est l’une de celles qui ont un taux de mortalité maternelle et infantile élevé. Parfois au-dessus de la moyenne nationale qui est de 650 pour 1 00.000 naissances vivantes. Des mesures excitatives prises par le gouvernement qu’appuient les partenaires au développement, notamment le Fonds Mondial pour la Population (UNFPA) (gratuité de l’accouchement normal dans certaines formations hospitalières ou alors 6000Fcfa, soit 1 2,30 $ USA, dans d’autres) aidaient jusque-là à réduire cette courbe, jusqu’au moment où tous bascule à cause de l’insécurité imposée par la secte Boko Haram. Les femmes qui avaient l’habitude des accouchements en communauté ont repris le chemin des formations hospitalières pour accoucher dans des conditions sécurisées.

Mais, elles ne sont plus nombreuses à se rendre à l’hôpital pour donner la vie. « Les accouchements en communauté ont repris de l’ampleur. L’insécurité dans la zone a imposé un couvre-feu à partir de 18h. Les femmes ne peuvent donc pas se rendre à l’hôpital lorsque le travail commence après l’heure du couvre-feu au risque de se faire tuer par les assaillants », indique, pour le déplorer, Dr. Joseph Kouma, directeur de l’hôpital et chef du district de santé de Kolofata. Il a encore en mémoire le cas de deux femmes tombées sous les griffes du Boko Haram. Les « matrones », accoucheuses traditionnelles sont de plus en plus sollicitées dans la zone.

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Son défi, donner la vie

Domjeve :: L’herboriste à l’hôpital

A 70 ans, l’accoucheuse traditionnelle, jadis payée avec des gants, a été incorporée dans l’équipe de la maternité du centre de santé intégré de Kourgui grâce à MSF.

Le travail se poursuit normalement au centre de santé intégré de Kourgui, dans le district de santé de Mora, département du Diamaré, région de l’Extrême-Nord. Kourgui est situé à une dizaine de kilomètres du chef-lieu du département, Maroua. Il est environ 14 h, le lundi 3 mai 2021, l’équipe de Diane Géneviève Nyemb, sage-femme, travaillant pour le compte de Médecins sans Frontières (MSF), cache-nez au visage, est prise dans la salle d’accouchement. « Nous avons une femme en travail. Elle va accoucher d’un moment à l’autre », lance la sage-femme. Celle-ci sort de la salle pour répondre à la sollicitation d’une équipe de journalistes qu’accompagne des responsables de MSF venus de Mora.

A sa suite, Mme Domjeve, une des quatre matrones adoubées par le service de la maternité de Kourgui, dont le nom signifie « la fille du tombeau » dans une langue parlée de l’arrondissement de Tokombéré, son village. La dame âgée de 70 ans, explique comment elle s’est retrouvée aux côtés de la sagefemme Diane Géneviève Nyemb. « J’ai été approchée par une équipe de Médecins sans Frontières. Après une réunion, celle-ci a demandé à m’intégrer et je suis venue ici à Kourgui », renseigne-t-elle. Elle accouche les femmes depuis sept ans, à l’aide des écorces, des herbes, des feuilles et des racines collectées dans la nature.

Initiée par sa mère, dame Domjeve marque la différence entre sa pratique et ce qu’elle voit au centre de santé intégré de Kourgui. « Je travaillais sans gants. Or ici, j’ai des gants », révèle-t-elle. Il en est de même de sa rémunération. « Je travaillais au village pour aider mes filles et mes sœurs et par amour. Je recevais du savon et de la farine. Parfois l’on me donnait des gants (c’était là le plus gros cadeau) », se rappelle qui, aujourd’hui, conseille aux siennes d’accoucher à l’hôpital. « Quand il y a des complications comme les saignements, elles sont rapidement prises en charge par le personnel qui est formé pour cela », explique Dame Domjeve. Celle-ci évite de parler de mort lorsqu’on lui demande comment elle s’occupait des cas critiques. « J’ai eu des femmes qui ont saigné abondamment après l’accouchement », dit-t-elle. Sans en dire plus. MSF a récupéré cette septuagénaire au CSI de Kourgui pour faire d’elle une courroie de transmission entre les services de santé et la communauté. « Elle est chargée de nous apporter des femmes enceintes qui la sollicitent pour un accouchement », révèle Diane Géneviève Nyemb. La « matrone » traditionnelle, mère de cinq enfants, est très motivée pour ce rôle d’autant plus qu’elle perçoit une prime mensuelle de MSF.

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