Questions foncières : les terres camerounaises aux enchères

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    Complexe et accentué, le problème de l’accaparement des parcelles est aujourd’hui à l’origine de la multiplicité des foyers de tension et de bombes à retardement sur l’ensemble du territoire national.

    Par Adrienne Engono Moussang

    Au Cameroun, la terre est la principale ressource dont disposent de manière séculaire les populations rurales pour survivre, et sur laquelle les générations présentes misent pour tenter d’améliorer leurs conditions de vie en l’absence d’un tissu économique et industriel pourvoyeur d’emplois. Dans un tel contexte, la compétition pour l’appropriation de la terre prend toute son importance. Elle s’accentue du jour au lendemain au gré de la croissance démographique soutenue, des migrations de retour imputables à la crise économique dont un des corollaires est la rareté d’emplois salariés en ville. Toutefois, la modernité veut que tout pouvoir dans la société s’exprime dans la capacité à inscrire sa logique de domination sur le territoire qui circonscrit son domaine de compétences. Le territoire en faisant partie des trois éléments constitutifs de l’État, il représente un enjeu central dans le processus de développement, le socle de la manifestation de sa souveraineté. C’est donc l’État qui a seul le droit d’organiser l’appropriation des dépendances du territoire et d’user de la violence physique légitime à toutes fins et à l’exclusion de toute autre force, selon l’ordonnance de 1996 .

    En effet, les problèmes fonciers, comme ceux de la famille, sont des plus complexes et des plus déroutants. Le Cameroun, avec sa diversité ethnique, présente un complexe inextricable de différentes conceptions de droits fonciers. Cependant, sauf dans les zones surpeuplées et parfois dans les villes, les tensions provenant des problèmes fonciers étaient pratiquement inconnues au Cameroun jusqu’à il y a environ une trentaine d’années. Avec le développement économique et surtout le surpeuplement de certains secteurs et l’aménagement des villes, l’État s’est vu obligé de s’immiscer dans les affaires foncières, dit-on, pour réguler ce domaine qui suscite de plus en plus d’intérêts et crée de multiples conflits. On se rappelle encore le déguerpissement sauvage des habitants de Dikolo-Bali à Douala pour la construction d’un hôtel de classe internationale où le gouvernement est revenu sur sa décision parce que l’homme d’affaires avait floué les gouvernants. Des gouvernants d’une autre race, prêts à tout brader pour leurs intérêts égoïstes. Des cas comme celui-là sont nombreux.

    Il faut préciser que pendant plusieurs années, la réforme foncière fait débat au Cameroun. Malgré les annonces faites par le gouvernement pour améliorer l’accès au titre foncier, de nombreux acteurs du secteur dénoncent des problématiques et des difficultés liées à l’accès aux terres et à la gestion du foncier national, notamment la société civile qui déplore des lenteurs dans le processus d’acquisition des terres et de nombreux litiges fonciers qui opposent à la fois les populations riveraines d’exploitations forestières aux entreprises concernées et même l’État du Cameroun. A la vérité, ces entreprises n’ont jamais respecté leurs cahiers de charges pour la grande majorité. Et à l’allure où des conflits fonciers s’accentuent, l’on se demande si le gouvernement pourra arrêter l’hémorragie d’une part et si les organisations non-gouvernementales peuvent véritablement calmer le jeu en continuant d’agir comme elles le font actuellement ?

    Avis

    Eric Ini

    Il faut innover dans la lutte contre l’accaparement des terres au Cameroun.

    Les communautés sont exposées à l’extrême pauvreté du fait de l’accaparement des terres qui leur sont souvent enlevées sans compensation. Par exemple à Djoum où est installé la société Sud-hévéa, j’ai rencontré un chef traditionnel qui m’a dit qu’il n’a perçu que 20.000Fcfa (40 dollars) pour ses 20 hectares de terre que cette entreprise lui a enlevés. C’est une insulte car les populations perdent définitivement leur patrimoine pour rien. C’est un problème social ; il est aussi économique puisque c’est sur ces parcelles que les communautés mènent leurs activités pour gagner de l’argent et résoudre leurs problèmes tels que la scolarité de leur progéniture. Elles ne peuvent plus assurer l’éducation de leurs enfants ni se soigner parce qu’elles ont perdu les terres. Or, lorsque ces entreprises arrivent, elles promettent le développement des localités où elles s’installent. Mais allez à Nguti, Toko, Mudemba dans le Sud-ouest du pays, là où Herakles Farms a pris près de 76.000 hectares au nom du développement ; allez à Djoum, Meyomessala, Meyomessi et voyez si Sud-hévéa y a vraiment apporté le développement. Au contraire, la présence de ces sociétés (multinationales ou nationales) contribue à la division, à la destruction de l’harmonie dans les familles ; les employés enlèvent les femmes des pauvres villageois, favorisent la propagation des maladies comme les infections sexuellement transmissibles. Vous avez des femmes qui se livrent à la prostitution dans les camps des ouvriers, qui méprisent leurs époux, négligent leurs enfants.

    Voilà trois gros problèmes, environnemental, social, économique que cause l’accaparement des terres au Cameroun. Il y a un quatrième très sérieux, lui aussi : c’est celui du boycott de la règlementation en vigueur. Les multinationales et les sociétés nationales comme Camvert, sans respecter les procédures légales en vigueur, prennent des terres. On ne peut pas prendre les terrains aux gens sans que ceux-ci soient au courant des négociations. Les communautés doivent être parties prenantes des négociations du début à la fin, du projet et de ses impacts sur leur vie. Malheureusement, elles sont souvent les dernières à être informées   après que les autorités ont pris l’argent auprès des investisseurs et qu’ils leur ont donné le go ahead sans tenir compte des pauvres populations. 

    Parlant toujours des procédures, nous avons le cas de Herakles farms ; lorsque la parcelle sollicitée est au-dessus de 80 hectares, c’est le président de la République qui signe la concession ; nous avons vu un ministre, Louis Paul Motazé, signé le document. C’est une violation flagrante de la réglementation tant nationale qu’internationale. Je pense que l’accaparement de terre est devenu un sérieux problème aux impacts, environnemental, social, économique et légal. Il doit être examiné minutieusement pour des solutions qui s’imposent.

    Malgré le travail des organisations non-gouvernementales (Ong) et de la société civile, Fonds de développement rural (Foder), Centre pour l’environnement et le développement (Ced), Greenpeace, etc., le phénomène s’enlise. Pour plusieurs raisons.

    D’une part, les lois sont foulées au pied au Cameroun. Dans un pays où les lois ne sont pas respectées, il s’installe la corruption. Cela a été vu dans les cas Herakles Farms, Sud-hévéa, Camvert, etc. Ceux qui sont supposés faire appliquer la loi reçoivent des pot-de-vin ; rien ne peut être fait pour que ça marche bien. On pense qu’il n’y a pas de volonté politique pour stopper ce fléau.

    D’autre part, les organisations qui peuvent dans la lutte contre l’accaparement de terre sont restes monotones dans leur démarche ; aller sur le terrain recueillir les informations et produire des rapports. Pour une pratique aussi sérieuse, il faut organiser les hommes et créer les moyens. Aucune de ces organisations ne le fait jusqu’ici. Vous ne pouvez pas vous contenter des financements étrangers pour résoudre un problème comme celui-là. Il faut impliquer les Camerounais dans la recherche des solutions. Produire des rapports, les publier puis les adresser aux décideurs ne suffit pas pour les faire réagir. Il faut organiser les communautés et réunir les moyens nécessaires. La conférence de presse ne peut pas avoir un impact. Il est temps d’être créatif. Lorsque je travaillais avec Greenpeace, depuis 2014, je me suis rendu sur le terrain et j’ai découvert que tout le monde faisait la même chose. J’ai essayé d’innover en mettant sur pied un club des volontaires de Greenpeace. Ceux-ci ont créé l’autorité, le pouvoir. J’ai aussi commencé à travailler avec les influenceurs. L’on connaît le pouvoir des réseaux sociaux qui ont fait changer certaines choses au Cameroun. Quand on travaille avec des influenceurs dans les réseaux sociaux, on touche un public que les médias classiques ne peuvent pas toucher et lorsque cela devient viral, les décideurs réagissent. Les Ong doivent cesser de produire uniquement des rapports sur l’accaparement des terres. Les rapports ne sont pas lus par les décideurs ; les chauffeurs de taxis, les communautés, les conducteurs de motos, etc. non plus ne les lisent pas. Beaucoup d’organisations cherchent à lever les fonds de l’étranger et elles vont sur le terrain, produisent des rapports pour justifier l’usage de ces fonds à leurs pourvoyeurs. Pour quel impact ? Depuis des années, on travaille sur ce modèle, pour quel résultat ?

    Il faut arrêter de prendre l’argent de l’étranger.  Il y a des Camerounais au Cameroun et à l’étranger qui ne sont pas d’accord avec des projets comme celui de Camvert ou de Sud-hévéa ou Hérakles farms, qui, s’ils sont saisis, peuvent mieux accompagner les actions des Ong.

    Eric Ini, Chief Equity and Partnership Officer Minnesota Center for Environmental Advocacy: Ancien employe de Greenpeace basé au Cameroon