Violation des droits
Des femmes autochtones s’insurgent contre Camvert
Au travers d’une campagne sur les médias sociaux lancée par Greenpeace Afrique et GDA le 17 août dernier à Yaoundé, celles-ci invitent l’Etat à stopper ce projet qui menace leur survie.
Par Adrienne Engono Moussang
« Nos forêts sont notre plus grande richesse et le vivier de notre savoir traditionnel ; les femmes autochtones Bagyeli demandent leur préservation ». C’est un des messages que l’on peut lire sur une affiche décorant la salle de conférence de l’organisation non-gouvernementale (Ong) Green Development Advocates (GDA), coordonnée par Aristide Chacgom, ayant servi de cadre pour le lancement de la campagne de communication sur la préservation des forêts. Une campagne à laquelle sont impliquées des femmes autochtones, responsables de Bagyeli’s, responsables et membres de la Cultural and Development Association (BACUDA), précisément, avec l’appui de GDA et de Greenpeace Afrique. Une manière à elle de faire entendre leurs voix à l’occasion de la Journée internationale des peuples autochtones (Pa) commémorée le 9 août dernier sur le thème :  » Le rôle des femmes indigènes dans la préservation et la transmission des savoirs traditionnels ».
« Quand je vois notre vie aujourd’hui, je me dis, si l’Etat ne fait rien nous allons disparaître. Si la forêt disparaît, les quatre « B » (Bagyeli, Baka, Bakola, Bedzian) que nous sommes, resteront de nom. Les générations futures ne sauront pas ce que c’est qu’un pygmée parce que nous n’existerons plus et elles ne nous verront plus », prédit, Jeanne Biloa de BACUDA. Elle a effectué le déplacement de Yaoundé pour la circonstance afin de dénoncer les multiples violations de leurs droits par des investisseurs en général et Cameroon Vert Sarl, en particulier.
Au nombre des droits bafoués, celui relatif au consentement libre et éclairé à respecter bien avant le lancement de tout projet, conformément au décret de 1976 fixant les modalités d’expropriation pour cause d’utilité publique. « On ne nous consulte pas, on ne nous informe pas sur les projets. Nous découvrons seulement le projet s’installer et on nous demande de déguerpir. On nous apprend que c’est l’Etat qui a décidé. Ne sommes-nous pas aussi de cet Etat-là ? Même nos sœurs bantous nous menacent au nom de l’Etat. Tu cultives ton champ de manioc et une Bantou arrive et l’arrache en te disant que c’est l’Etat qui le lui a attribué », se plaint-elle.
« Les femmes autochtones jouent une diversité de rôles et voilà pourquoi il ne faut pas laisser 40.000, voire 60.000 hectares de forêt à une seule entreprise. La forêt est notre supermarché, notre pharmacie, notre champ, notre lieu de culte, etc. », ajoute-t-elle.
Une fois le projet installé, le droit d’usage des Pa est violé.
Comme Jeanne Biloa, Marie-Thérèse Anzouer, femme bagyeli, est contre le projet Camvert, un projet de création d’une agro-industrie pour la production et la transformation de l’huile de palme auquel a été concédé une ancienne unité forestière d’aménagement (Ufa) qui chevauche les arrondissements de Niété et de Campo dans le département de l’Océan, région du Sud Cameroun. Le projet Camvert côtoie le parc national de Campo-Ma’an créé en compensation au passage du pipeline Tchad Cameroun et où l’on retrouve des sites d’habituation des grands primates.
« Ce que nous disons c’est que les agro-industries ont un impact négatif sur la vie des femmes autochtones. Nos parents vivaient avant sans souci dans la forêt. Ils mangeaient, se soignaient, élevaient leurs enfants et les traitaient grâce aux plantes de la forêt. Aujourd’hui, on nous demande d’aller à l’hôpital. Ces médicaments qu’on nous proposent ne nous conviennent pas parce que ces sont des substances chimiques. On nous fait consommer les cubes, le riz, le maquereau, etc. L’Etat doit arrêter les travaux sur nos terrains », tranche Mme Anzouer qui affirme que les autochtones communient avec leurs aïeux et que les déplacer pour un autre site les coupe de cette réalité.
« Nous ne voulons donc pas que Camvert vienne rallonger la liste de nos malheurs et la pauvreté déjà causés par d’autres agro-industries. Nous voulons rester sur nos forêts ; si on nous déplace pour d’autres sites nous n’allons pas nous adapter parce que chaque forêt a ses réalités. Nos frères qui avaient été déplacés du site du port en eau profonde de Kribi ne s’en sortent pas. Au moins sept d’entre eux meurent par mois. A cette allure, ils vont tous disparaître », insiste-t-elle. En plus, relève-t-elle, une fois le projet installé, le droit d’usage des Pa est violé parce qu’on nous interdit d’entrer dans la forêt alors que nous vivons essentiellement de cueillette.
Une prise en compte des droits des peuples autochtones dans les reformes forestières et foncières en cours
Ranece Jovial Ndjeudja, responsable campagne Greenpeace bassin du Congo reconnaît la menace qui pèse sur les déplacés du port en profonde de Kribi. « Le processus de déclassement de l’Ufa attribuée à Camvert devait aboutir à la classification de la forêt d’Ebo. Or, ce processus a été suspendu. Il y avait aussi une possibilité de compensation par une autre Ufa riveraine. Sauf que dans l’un ou l’autre cas, le problème se pose toujours parce que les réalités ne sont pas les mêmes. Déplacer les Pa c’est les déraciner de leur environnement. J’en veux pour preuve, le cas des populations déguerpies du port en eau profonde de Kribi qui disent aujourd’hui qu’elles ne s’en sortent pas sur le nouveau site parce qu’elles n’y retrouvent pas leurs ressources naturelles habituelles », déclare-t-il.
Sur la campagne lancée le 17 août, le chargé de campagne de Greenpeace bassin du Congo indique qu’il s’agit de partir du cas Camvert pour soulever la question de la préservation des forêts et des droits des populations autochtones. Il explique que l’accent est mis sur la femme parce que le thème de la Journée internationale des Pa s’est focalisé sur son rôle dans la valorisation des savoirs traditionnels. « Nous allons passer par les personnes qui utilisent les médias sociaux pour que les messages qui n’ont pas pu jusqu’ici toucher les publics visés le fassent. La campagne s’étend sur un mois et nous allons en mesurer les impacts. La communication se fera uniquement sur le net. Nous souhaitons que tout le monde soit au courant avec un accent sur les jeunes », détaille Ranece Jovial Ndjeudja.
La campagne web-comédiens connaît la participation de Clarisse Ndingué, bloggeuse, connue comme Betatinz, retenue comme influenceuse de la campagne. « Parce qu’elle est femme et s’exprime en français et en anglais, elle réunit les critères de choix que nous avons arrêtés », soutient la responsable de la campagne. Grand Lawrenzo et Futur milliardaire vont aussi se déployer pour cette opération.
Pour sa part, Stella Tchoukep, Forest Campaigner à Greenpeace Afrique, suggère une prise en compte des droits des peuples autochtones dans les reformes forestières et foncières en cours. « Il faut prendre en compte les besoins des peuples autochtones en matière foncière et forestière. Nous pensons que les reformes en cours dans ces deux secteurs vont inclure cette réalité car ces populations sorties des forêts pour les bordures de route n’ont rien pour elles-mêmes », déplore-t-elle.
Il faut dire que, comme bien d’autres pays, le Cameroun a adopté la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, il y a plus de dix ans. Le droit à la terre est un droit inaliénable, parce que fondamental.
A propos du projet Camvert
Cameroon vert Sarl est une unité de production et de transformation d’huile de palme créée suite à un avis du ministre des Forêts et de la Faune (Minfof), signé le 15 mai 2019, déclassant une partie de l’Unité forestière d’aménagement (Ufa 09-025) d’une superficie totale de 88 147 ha. Ladite Ufa est limitée par la route Campo-Kribi à l’est et le Parc National de Campo Ma’an à l’Ouest avec lequel il partage une limite sur environ 50 km. L’Ufa, a été créée le 14 février 2005 par un décret du Premier ministre et a été certifiée 2016. Les responsables de Camvert disent leur volonté de contribuer à la réduction du déficit en huile de palme qu’accuse le Cameroun. Rappelons que ce déficit est évalué à 130.000 tonnes par an. L’agro-industrie promet de se démarquer des pratiques jusqu’ici décriées dans ce secteur et la zone par le respect des normes environnementales et des droits des travailleurs et de ceux des communautés riveraines. L’entreprise a organisé des cérémonies d’arbre de noël pour les enfants de ces communautés et a participé à réfection de la route qui mène à Campo